Dick Substance Mort

Article paru dans le Magazine Littéraire #140, Septembre 1978

 A coup sûr quand paraitra cet article, tous les fans de science-fiction qui aiment Philip Dick se seront déjà précipités sur son dernier roman: Substance Mort. J'écris donc pour les autres, ceux qui n'aiment pas la S.F., qui ne connaissent pas l'écrivain qu'est Dick, pour qu'ils en fassent la connaissance. Substance Mort n'est pas un roman de S.F.: plus qu'un document sur notre époque, c'est un très grand roman. Cet ouvrage est a man sens un des plus beaux, des plus authentiques, des plus émouvants qu'il ait écrit. Entièrement dépouillé d'artifice ou de recherche littéraire, Dick l'a litteralement écrit avec ses tripes. Une très belle oeuvre. C’est aussi probablement le livre le plus droit, le plus clair qu'on ait écrit sur la drogue, les drogues et la Californie des années soixante.

Dick, à sa manière inimitable, avec cet immense talent d'écrivain qui jaillit spontanément à chaque page, à simplement raconté une histoire. La sienne et celle de ses copains, souvent moins chanceux que lui. In memoriam, comme il l'explique dans une postface qui est d'une étrange sérénite, débordante de tendresse et de luciditée, mais terrible dans ses implications.

Substance Mort met en scène un monde incontestablement dickien. Ici, encore une fois, le heros se débat avec lui-même, avec le problème de ce qu'il est « réllement ... Mais ici, il ne s'agit plus de S. F., il s'agit d'un monde tout à fait réel, celui des drogues, de la brigade américaine des stupéfiants, des trafiquants petits et gros, dans l'atmosphère bien particulière de la Côte Ouest. Bob Arctor, toxicomane et agent très secret de la police, va être chargé par ses supérieurs à se surveiller lui-meme, de s'espionner lui-meme, comme il le fait déjà pour nombre des copains avec lesquels il vit. D'une certaine façon, il y trouvera la mort; cette mort très spéciale de ceux dont le cerveau est « brûlé .. par la drogue, mais qui continuent à vivre (7). Transformé en “legume”, il cultivera des légumes; notamment la Substance Mort. La boucle est bouclée. dans un monde où tous trahissent, se travestissent, où chacun est autre que ce qu'il prétend; dans un monde où s'entremêlent drogues, dealers, flics, passeurs, gros bonnets, et marchands d'illusions. Chacun joue son role, son double, triple, role, dans un système impitoyable. Impitoyable. Mais avec des échappées dans la tendresse, le bonheur, l'humour et la liberté contrôlée… Cher, très cher payé. Trop lourdement, affirme l'auteur.

L'étonnant de ce livre, c'est qu'il s'agit d'une des plus impitoyables descriptions du monde de la drogue, d'une d´énonciation d'autant plus percutante et sans appel qu'elle est faite sans violence, ni haine, ni hargne; mais que tout Ie livre baigne dans la tendresse, la douceur, la tristesse parfois. II n'y a aucun jugement moral,juste l'exposition douce-amère des faits; de faits terrible, disproportionnés avec I'origine ; d'un mécanisme qui broie, avale, produit et trie ceux qu'il saisit au hasard d'une malchance ou d'un accident. Dénonciation ravage use aussi des instituts et autres fondations ou vont se faire désintoxiquer ceux qui arrivent « au bout du rouleau». Le tout, dans la forme d'un récit entièrement plat, au ras des choses et des hommes, qui donne en contrepoint Un relief et une force décisive à ce qui est dit.

Seul un très grand écrivain pouvait ainsi transformer la linéarité et la platitude voulue du récit en une puissante évocation. Soulignons ici la remarquable qualité de la traduction de Robert Louit qui a accompli un travail d'orfèvre. Un peu moins d'attention et de talent eussent pu défigurer un roman dont la force repose sur cette alliance miraculeuse d'un style, d'une écriture étonnamment sobre et sans effets, avec Ie caractère explosif de ce qui est raconté. Rendre la gamme infinie des sentiments, des climats, des situations subtilement distillées par Dick n'a pas dit être simple. Traduire un récit qui s'identifie presque à la langue qui Ie véhicule, dans une autre langue en trouvant les moyens de rendre cette intimité relève du grand art.

Personne ne pourra contester à Dick qu'il parle au nom d'une expérience profonde, qui dépasse de loin celle de nos petits fumeurs de joints, cocaïnomanes à l'occasion. C'est du bout d'un voyage long et finalement douloureux qu'il a raconte ; avec l'autorité de celui qui connait profondement tous les tours et les détours, tous les replis et les recoins du monde étrange de la drogue. Seul William Burroughs avant lui, sur son mode personnel, à su raconter aussi profondément ce qu'il en était, bien loin des piètres schématismes dont partisans et adversaires nous ont trop souvent abreuvés.

S'étonnera-t-on que ce soit un auteur «specialisé» dans la S.F. qui restitue magistralement au roman sa fonction première: témoigner sur Ie temps, se faire Ie miroir des angoisses et des problèmes de la societé qui l'engendre ? Ce serait méconnaitre la science-fiction actuelle dont Dick est l'un des plus importants initiateurs. D'ailleurs, dans son cas, Substance Mort, c'est aussi, implicitement, Ie roman du roman dickien de S.F., tant l'aventure de la drogue ressemble à s'y méprendre à un roman de Philip Dick; à ces romans centrés sur l'imbrication en miroir des illusions, sur la quête d'une réalité qui fuit comme un horizon et qui jamais n'existe sans que cela ait des conséquences dramatiques pour Ie personnage. C'est donc aussi à un deemontage minutieux de sa propre ceuvre romanesque que se livre l'auteur, sans jamais Ie dire, simplement en le faisant sous nos yeux. Ce n'est pas I’un des moindres mérites de cet ouvrage ; mais on peut se demander si Dick pourra encore, après un tel exercice cathartique, écrire des romans de S.F. Peu importe d'ailleurs, puisque Substance Mort démontre avec éclat que Dick est un des plus grands romanciers de sa generation. II s'agit ici de grande littérature, au sens plein du terme.