Confession d'un Barjo

Critique parue dans le Magazine Littéraire #140 Septembre 1978

II est des auteurs de science-fiction qui refusent l'étiquette avec horreur (Vonnegut), d'autres qui n'ont jamais publié dans une collection de S.F. (Merle, Junger, Dobzinsky,Borges, Buzzatti, Odier), d'autres enfin qui jouent sur les deux tableaux grâce aux pseudonymes. Quand Philip Dick, l'un des plus puissants écrivains américains de son époque, auteur de S-F depuis 1952, se lance dans Ie roman « mainstream» (ou littérature générale, c'est-à-dire littérature à potentiel scolaire), c'est Ie bide: les éditeurs n'en veulent pas. II faudra 16 ans pour que ce livre voie le jour (et 3 ans de plus qu'on le lise en francais). Cela s'appelle Confessions of a crap artist, traduit par Confessions d'un barjo. C'est sans doute un des meilleurs romans de l'année, ce n'est pas de la S-F mais c'est tellement proche de la meilleure S-F du moment, que normalement les divers publics les plus sectaries devraient se jeter dessus.

D'abord, on ne sait pas qui raconte cette histoire. C'est tantôt un narrateur exterieur, Dick donc (sonnez les mutines), tantot le « heros» en titre, le barjo, Jack Isidore, avec sa vision niaise et innocente d'idiot de village, tantôt sa soeur Fay, tantôt le mari de celle-ci, Charley, minable industriel de province, qui la déchire et se déchire. Tous ces mediocres un peu tarés, petits bourgeois d'une petite ville américaine ou chacun épie chacun, habitent ensemble dans une maison ou la vie se passe dans toute sa lourdeur. Le roman est l'histoire de la dégradation de leurs existences et de leurs rapports (ou de l'absence de leurs rapports). Les époux se haissent, cherchent à se tuer; Jack, dans son ignorance et sa maladresse, jette de l'huile sur le feu en leur servant de témoin. Il sera le seul à s'en sortir, mais d'une façon bien singulière, qu'on pourrait croire préméditée. Il faut signaler que Jack, comme le héros de Message de Frolix 8, un des meilleurs romans de Dick, exerce la profession de rechappeur de pneus, et on peut se demander d'où vient cette obession à 11 ans de distance; peut-être Dick a-t-il exercé lui-meme ce métier inhabituel. Mais tout l'univers, pourtant bien ordinaire, de cette histoire a un coté fantastique, bizarre dans Ie banal, mais pas banal dans Ie bizarre. Les premières lignes du livre (dans la bouche de Jack), ce sont: « Je suis compose d'eau. Personne ne peut s'en apercevoir, parce qu'elle est contenue à I'intérieur. Mes amis sont composés d'eau aussi. Tous autant qu'ils sont. Notre problème, c'est que nous devons non seulement circuler sans être absorbés par Ie sol, mais également gagner notre vie». Beau debut pour un roman de S-F, mais voila, c'est une histoire comme vous en avez peut-être connues des centaines autour de vous. Si la S-F n'avait mené qu'à ce résultat, quelle victoire. II y a dans Confessions d'un barjo une charge de haine rarement atteinte dans la litterature, mais elle est exprimée Ie plus souvent avec un calme imperturbable, comme si, froidement, les protagonistes. poussaient simplement un raisonnement logique à son ultime conséquence, mathématiquement, sans emotion ni ressentiment particulier. D'ou sa force. Fay a reussi à provoquer un infarctus chez son époux. Elle ajoute, s'adressant a Nat, Ie jeune amant qu'elle a pris Ie temps où elle s'est trouvée seule: « ...peut-etre bien que je veux Ie voir mourir parce que j'en ai terminé avec lui. Je n'ai plus besoin de lui. Et je t'ai délibérement embringué dans une aventure avec moi, j'ai brisé ton ménage, (....) uniquement pour t'avoir parce que tu ferais un bon mari et que j'ai besoin d'un nouveau mari, maintenant que j'ai usé I'ancien. Et si tu restes avec moi, je te traiterai comme je l'ai traité. Ca sera la même histoire qui recommencera.» Très gai, mais très franc. Pourtant sachant tout d'avance que ça ne peut aller que de pire en pire, ils se jettent dans ces anti-aventures avec délectation, avant le désastre final. II y a là une fin du monde très S- F, je veux dire une fin du monde-des-gens-concernés, ou tout s'écroule autour d'eux, avec une certaine indifférence de leur part. Jack le Barjo, pendant ce temps, s'est joint à des mystiques un peu débiles qui voient en lui un nouveau prophète et lui font annoncer à tous... la fin du monde pour dans un mois. Elle aura lieu. Mais pas dans le monde « réel », le nôtre, celui de chacun. Non. Seulement dans le monde des personnages tristes de ce sinistre roman. Elle aura lieu pour chacun d'entre eux, sauf bien entendu pour le naif, le pur, l'idiot dostoievskien, Jack Ie Barjo, qui va construire son monde à lui sur les ruines du leur. La force de Dick, c'est d'asséner des vérités fortes avec l'air d'énnoncer des absurdités dignes du Barjo. Un exemple qui donne le ton du livre, ce dialogue entre Fay et Charley: « - Est-ce qu'on peut attraper des maladies vénériennes en touchant des lampadaires ou des boites-aux-Iettres? me demanda Charley. - On peut, si on a l'esprit à ça, repliquai-je. » En dehors de ca, le vrai barjo de l'histoire, Jack, semble montrer par moments une apparente lucidité, qui cache malgrè tout une idiotie bien réelle. Un autre personnage, l'amant de Fay, jeune homme déboussolé par son aventure avec cette bourgeoise un peu riche qui l'éblouit de ses manières et de sa fausse classe, malgrè son aveuglement qui le conduit à sa perte, à la meme lucidité que les autres sur ce qui est fondamental - ce qui ne le sauvera pas. Dans les banques, on honore toujours les chèques de Fay, qui est riche. Lui, pauvre, ne peut jamais être à découvert. C'est au niveau de petits détails quotidiens que se sent le fossé social entre eux. Fay a horreur des restes, "ces petits trucs qu'on met au fond d'une tasse », elle jette lout ce qui dépasse, s'il y a trois steacks de trop pour remplir la grille du barbecue, elle les donne au chien. Tout cela passe au niveau du reflexe, du culturel. Dans la société américaine, qui bat tous les records de gaspillage (et nous ne sommes pas encore pendant la crise économique), c'est aussi au niveau du reflexe que ça se passe. Gaspiller rassure. Ce livre a été écrit en 1959. La même année que Le temps désarticulé. A ma connaissance, Dick n'avait alors derrière lui que 6 ou 7 romans. Le maître du haut- chateau, Ubik ou les clans de la lune alphane ne viendront que plus tard. Mais il a déjà publié des nouvelles extraordinaires comme Le père truqué ou L'ancien combatant, ancêtres de ses romans à “simulacres”, personnages non-humains se croyant - ou que l’on croit - humains. Confessions d'un barjo utilise la même idée, sans l'avouer (attention: nous ne sommes pas dans un roman de S-F !), II n'y a rien d'humain chez Fay, petite bourgeoise insignifiante et vulgaire, ni chez Charley, américain moyen et borne, ni chez Nat, jeune con fascine par une femme mûre, riche et bête, ni chez ceux qui les entourent. Et Jack Ie Barjo? Eh bien, on pourrait croire qu'étant idiot il est plus proche de l'humain que les autres. Ce serait un beau roman bien manichéen, avec une belle moralité bien simpliste. Mais Dick est tout sauf un auteur sommaire. Son héros est innocent certes, mais de cette innocence qui provoque les massacres. Il s’agit de telle façon qu'il amène l'écroulement des autres. Malgrè lui, en tous cas sans émotion. Cest cela : Jack est sans émotion, comme les autres, mais chez lui c'est voyant car il n'a pas de masque devant pour le cacher. Jack agit en innocent, mais c'est l'innocence du robot, celui qui avance et obéit a un ordre stupide avec fidélité. A part que personne ne lui a donné d'ordre, En un sens il est plus monstrueux que les autres et aucun des personnages du roman n'est sympathique, aucun n'est “des notres” en quelque sorte, du moins est-ce I'impression du lecteur qui se croit toujours plus malin.  La conclusion logique, elle est dans une nouvelle de Dick, une des plus belles, qui date de 1969, dix ans après, La fourmi électronique, c'est un personnage proche de ceux-là, un industriel qui s'est toujours cru le centre du monde. Il a un accident. Il découvre à cette occasion qu'il n'est pas humain, qu'il est de metal et qu'on a programme son cerveau pour qu'il soit comme il est, avec ces idées-Ia. Dans Confessions d'un barjo ils sont tous dans ces cas, à deux détails près: ils ne se rendent pas compte de cela, et ensuite il n 'y à personne pour les programmer.

Personne. Sinon Ie systeme qui les a produits. Qui nous a produits.